En ce jour d’hiver 1955,  je me souviens que mon papa était très malade. Une religieuse, sœur Marie-Josèphe, devait venir à son chevet pour lui faire une piqûre. Je n’avais encore jamais vu de bonne sœur faire des piqûres. Je ne voulais pas rater ça.

      Je venais d’avoir cinq ans. Je demeurais discrètement dans un coin de la chambre quand, tout à coup, quelqu’un frappa à la porte. C’était la sœur qui arrivait. Longue robe noire. Grande cornette blanche. L’air aimable comme une porte de grange de Kanjiža. Enflée comme une arbalète. Rien pour plaire. Elle rejoignit Papa dans la chambre. Elle lui demanda de baisser son pantalon. Il obéit aussitôt. Les fesses de Papa étaient blanches comme le lait et molles comme une motte de beurre au soleil. Sœur Machin-Chouette fit gicler le liquide de la seringue par le petit trou de l’aiguille. Mon Dieu qu’elle était longue, cette aiguille ! Elle m’impressionnait vivement. La sœur demanda à Papa de se pencher vers l’avant. Puis, brusquement, sans préavis, elle planta l’aiguille dans la chair blanche de ses fesses. J’observais tous les gestes, bouche bée.

    -   Aïe ! Cria Papa. Mais c’est un pieu que vous m’enfoncez là ma sœur !

    La sœur Marie-Machin, sourde comme une lanterne :

     -    Que dites-vous, Monsieur ? Vous êtes pieux ! C’est bien ça !

      Tout en étant troublée par la force dont l’aiguille avait pénétré les fesses de papa, j’avais toutefois envie de rire. Papa ne riait pas. Une moue hostile déformait son visage.

      Dès lors que la sœur retira la seringue, suite à l’injection, il ne restait plus qu’un morceau d’aiguille. L’autre partie ?  Elle était restée dans les fesses de Papa.

      Mon  papa vécut avec son aiguille dans le corps. Elle se promenait au gré de ses envies. Elle explorait l’anatomie humaine. Il en était très fier, mon papa, de son bout d’aiguille. Il montrait ses radiographies à qui voulait les voir et même à ceux qui ne le voulaient pas.

      A aucun moment l’aiguille n’est venue endommager un de ses organes.  Depuis ce jour, mon papa ne s’est plus jamais fait piquer les fesses par une religieuse. Elles sont trop dangereuses ces bonnes-femmes !

      Moi j’en ai peur  des bonnes sœurs, depuis le jour où une aiguille a exploré le corps de mon papa à cause d’une religieuse Marie sans cœur et sans douceur.

 

       Pour être une bonne religieuse-infirmière, il aurait au moins fallu qu’elle ait  un bac + Dieu… et être bien  aiguillée.

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Bisous sous la grisaille

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mimi