J'étais une petite fille très capricieuse...

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Cotillon blanc et souliers plats

  

 

   J’atteignais  mon sixième printemps. Pâques était arrivé trop tôt, cette année-là. Toute la nature aurait dû être en fleurs. Mais non, le froid sévissait malgré la saison. Le soleil était pâle comme s’il se nourrissait de neige.  Par endroit, le ciel était emmitouflé dans de gros nuages gris. La veille, j’avais cru voir deux ou trois petits flocons voltiger comme de petits papillons blancs. Sale temps pour la résurrection de Jésus !

       Je me devais d’aller faire mes Pâques. L’église St-Jacques n’était pas loin de la maison et j’y allais seule, parfois, quand Maman n’avait pas le temps de m’accompagner.  Elle allait à la messe de 11 heures, dès lors que je revenais. Maman voulait absolument que je me vêtisse d’un pull, d’un pantalon et d’une veste, ainsi que de mes grosses chaussures. Dans les églises du Berry, il n’y avait pas de chauffage. Moi, je ne voulais pas m’habiller ainsi. C’était le printemps, et Pâques de surcroît, alors je tenais à être belle et exigeais que Maman m’autorisât les vêtements que Tante Suzanne m’avait offerts pour l’occasion. Robe blanche, nœuds dans les cheveux et mocassins. C’était ça ou  je n’allais pas à l’église. Maman céda de rage après m’avoir administré une fessée.

      Après avoir essuyé quelques larmes, je partis vêtue de  ma robe blanche.  J’arrivai à l’église. Les cloches carillonnaient à toute volée.  Les fidèles se pressaient sur le parvis. Certains se groupaient par affinité. Je rentrai. L’église était déjà pleine comme un œuf. Je me haussai sur la pointe des pieds pour atteindre le bénitier en forme de coquillage, dans lequel je trempai ma petite main pour me signer. La lumière était faible, dans l’église. Quant à celle de ma foi, elle illuminait mon cœur. Nombreuses étaient les personnes qui me happaient du regard. Peut-être que tout le monde était chaudement habillé, mais moi j’étais la plus belle.

       Je m’installai sur une chaise, dans le chœur, là où étaient assis tous les enfants de mon âge.

      Je commençais par avoir froid aux pieds. Je les frottais l’un contre l’autre. Je sautillais. Je frictionnais mes bras. Mes petites jambes. Je bafouillais mes  prières. Ma voix d’ordinaire haut perchée n’entonnait plus les chants religieux. Mes lèvres tremblaient.  Je m’agitais comme le diable dans un bénitier. En sept mots, j’ennuyais tous les chrétiens qui m’entouraient. Je regardais Jésus, sur sa croix. Lui était quasiment nu et ne se plaignait pas. J’avais presque honte. J’espérais un signe de Dieu. Une explosion de soleil. Mais l’Eternel ne se manifestait pas. Il devait avoir ses raisons. J’avais désobéi. J’étais punie. C’est tout.

           Le curé monta en chair. J’avais comme l’impression qu’il ne regardait que moi. Son silence se fit pesant. Puis, soudain, le froid me saisit tant, que je n’attendis pas la fin de la messe. Je pris mes jambes à mon cou, traversai l’allée centrale et rentrai à la maison illico presto. Maman me gronda et Papa aussi. Maman, car j’avais manqué la moitié de la messe de Pâques, et Papa, qui lui se fichait du Bon Dieu comme de la mort de Louis XIV, me réprimanda pour avoir refusé de me couvrir chaudement.

       J’ai eu si froid aux fesses, en ce jour de Pâques, que j’en pétais encore des flocons de neige en juillet.

      Plus jamais je n’ai désobéi en ce qui concerne la façon dont je devais me vêtir par temps froid.

      Pâques veut dire « passage ». En effet, je fus une petite fille  «  pas sage » qui ne fit qu’un court «  passage » à la messe.

       Pour conserver ma gloire et mon estime, disait Pierre de Corneille, désobéir un peu n'est pas un si grand crime…